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Le doigt sur le bobo

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La vieille et la nouvelle politique se sont affrontées lors des élections de 2018. Catherine Dorion a-t-elle oublié dans quel camp elle se situe? Image: Judicieux, CC BY-SA 4.0 (source)

Depuis sa publication la semaine passée et pendant tout le brouhaha médiatique qui a suivi, j’ai essayé de mettre le doigt sur ce qui m’avait choqué dans le vidéo publié par Catherine Dorion à propos du 3e lien. Je pense avoir enfin identifié le problème et être en mesure de l’expliquer pour faire quelques constats.

Au-delà d’avoir ressassé pour un n-ième fois l’argument disant que tout projet créant du trafic automobile induit est mal, je pense que Madame Dorion a erré en ne respectant pas le message qu’elle et son parti ont martelé pendant et après la campagne électorale: « nous ferons de la politique autrement ».

En disant que le troisième lien et le projet de transport en commun structurant « s’annulaient » et en comparant l’automobiliste qui voit positivement la venue d’un troisième lien à une personne qui prend de la cocaïne, Mme Dorion a échoué sur plusieurs plans à faire de la politique autrement et dans le domaine de la communication.

D’abord, par ce discours, elle ne réussit pas à se mettre dans les souliers de la personne pour qui le troisième lien est important. Et d’ailleurs, à mon humble avis, c’est le problème de toutes les personnes qui parlent de la demande induite pour nier la pertinence d’un troisième lien. Faire de la politique autrement, c’est se demander ce qui justifie qu’une personne prenne position pour le troisième lien et de traverser la ligne de démarcation politique et intellectuelle pour aller à la rencontre de cette personne pour l’emmener à changer d’idée. C’est aussi essayer de comprendre pourquoi ces personnes sont pour le troisième lien et ce qu’elles visent en demandant sa création. Parler de la demande induite pour nier que d’autres raisons peuvent exister pour justifier la création d’un troisième lien, c’est prendre l’autre de haut, lui enlever la dignité de sa réflexion et se cantonner dans la relation eux contre nous. Mal contre bien. Raison versus stupidité. C’est faire la politique de la division, comme d’habitude.

En plus, comparer les personnes qui veulent un troisième lien à des consommateurs de cocaïne, c’est accentuer la division en dressant un portrait négatif de l’adversaire. Ça ne fait que lui donner raison quand il sent qu’on n’écoute pas son point de vue. Encore une fois, c’est le eux contre nous.

Finalement, le choix de l’exemple particulier de la cocaïne et du schéma de réflexion qui accompagne son utilisation associe sa propre cause à une participation à un comportement qui n’est pas recommandable. Ainsi, même si le but était de faire de la bonne vieille politique de la division, c’est un échec tout de même parce que ça ne donne pas envie à ceux qui sont prêts à se laisser convaincre de se joindre à l’équipe de ceux qui ont des références comportementales liées à la cocaïne.

Bref, faire de la politique autrement, c’est aller vers l’autre pour l’amener dans son équipe. Mme Dorion a échoué à ce projet avec cette capsule. Faire de la vieille politique, c’est séparer la population en deux équipes et faire de l’adversaire le démon. Je n’ai pas envie de joindre l’équipe pour qui les références comportementales se trouvent dans le monde de la drogue dure. Le vidéo de Catherine Dorion était un échec.

Faire la paix avec le troisième lien

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Aaahhhh….. Le troisième lien… Image: Blanchardb, CC BY 3.0, source

Mettons quelques choses au clair avant de commencer:

  • Je ne suis pas d’accord avec la construction d’un troisième lien à Québec. De nombreuses raisons me poussent à ne pas le vouloir, mais les lister et les argumenter ici serait beaucoup trop long.
  • Visiblement, avec l’élection de la CAQ au gouvernement, la construction d’un troisième lien à l’est semble inévitable. Les développements annoncés aujourd’hui vont dans ce sens.
  • Je suis un résident et payeur de taxes de la Ville de Québec, du Québec et du Canada. Sans dire que le développement de la ville de Lévis m’importe peu, je pense que la région de Québec peut encore se développer de façon importante sur la rive nord du fleuve.

Devant ces quelques constats, je me dis qu’il faudra bien faire la paix avec la question du troisième lien parce que sinon, j’en ai pour un bon bout à chialer dans le vide… J’aimerais ici de vous proposer une façon d’atteindre ce calme intérieur.

Rappelons-le: il se construira un pont à l’est de toute façon, que vous soyez d’accord ou pas, ç’a été inscrit au plan d’infrastructures par les Libéraux. Ce pont reliera la rive nord à l’île d’Orléans. Aucune projection des coûts de ce pont n’a été faite, mais on parle d’un investissement « de plus de 100M$ », avec des estimations précédentes prévoyant 400M$ de dépenses.

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Le pont de l’île d’Orléans Image: Antoine Letarte, CC BY 3.0, source

La MRC de l’île d’Orléans comptait 7086 personnes en 2016. On parle donc d’une infrastructure qui coûtera aux alentours de 50 000$ par habitant desservi. Je suis conscient que des touristes empruntent aussi le pont et créent de l’activité économique, mais quand même, 400M$, c’est beaucoup d’investissement pour générer cette activité.

Alors, si l’on proposait une solution de troisième lien à l’est qui permettrait de faire d’une pierre, deux coups et de remplacer le pont de l’île, le coût marginal du projet pour le relier à l’île d’Orléans serait certainement inférieur à l’investissement nécessaire pour construire le nouveau pont. En plus, ça désengorgerait peut-être le pont de l’île d’Orléans en créant maintenant deux issues (au sud et au nord).

Aussi, un tunnel ou un pont bâti à l’est créera certainement de nombreux emplois dans la région pendant la construction et après pour son entretien. Finalement, ça permettrait aussi peut-être de développer plus densément l’est de la ville de Québec et de réaliser la vision multipôles du développement de la ville.

Au final, comme payeur de taxes, de quel investissement tirerai-je le plus de valeur? Remplacer le pont de l’île d’Orléans ne change pas grand-chose dans ma vie. Un troisième lien à l’est devrait créer une voie de circulation dont je profiterai à l’occasion. Il permettra aussi une modification du développement de la ville de Québec qui influencera à la hausse la valeur de ma propriété, à mon avis, en rendant plus attrayant l’est de la ville.

Bref, tant qu’à construire un troisième lien, aussi bien d’éviter d’en payer un quatrième en même temps. Et aussi bien penser à autre chose parce que je ne suis vraiment pas certain que la CAQ changera d’avis à ce sujet.

Vos réactions?

Le dogme de la réforme par la proportionnelle mixte

Dans la présente campagne électorale québécoise, on a un peu parlé de réforme du mode de scrutin. Les partis d’opposition se sont engagés à la réaliser alors que le parti Libéral s’est montré complètement fermé à l’idée. Or, à chaque fois qu’on en parle, on prend pour acquis que le seul autre mode de scrutin possible est le mode proportionnel mixte où une partie des candidats sont élus dans les circonscriptions et l’autre partie à partir d’une liste pré-établie par chaque parti de façon à ce que le nombre de membres de l’Assemblée Nationale soit proportionnel au nombre de votes reçu par chaque parti.

Cette insistance sur le mode de scrutin proportionnel mixte porte toujours le flanc à une critique facile. On dira qu’on ne veut pas d’un mode de scrutin où des personnes parachutées d’une liste sont élues par défaut avec aucun soucis de représentativité, régionale par exemple. Si ces arguments peuvent être facilement écartés par quelques règlements dans le système proportionnel mixte, il me semble que casser le dogme de la réforme par la proportionnelle mixte permettrait d’éviter cet argument que certains prennent comme complètement discréditant. En ne présentant que ce mode de scrutin comme possibilité, on laisse les personnes qui ont peur du changement être impressionnés.

Il me semble qu’on pourrait mettre de l’avant un vote alternatif pour amener une réforme du mode scrutin qui ne changerait pas grand chose au fonctionnement mécanique de nos élections mais qui forcerait les partis à présenter une plateforme et un discours politique plus portés sur le consensus que sur la division et la diabolisation des opposants.

Dans le vote alternatif, chaque électeur assigne un ordre préférentiel aux candidats de sa circonscription (1 pour son préféré, 2 pour le second et ainsi de suite, pas obligé de numéroter tous les candidats). Lors du dépouillement des votes, on vérifie si un candidat obtient la majorité absolue des voix. Si c’est le cas, il est déclaré gagnant. Sinon, on élimine le candidat ayant reçu le moins de voix et on distribue ses bulletins selon la seconde préférence inscrite. On vérifie à nouveau si un candidat obtient la majorité absolue et on recommence le processus jusqu’à ce que ce soit le cas.

Au final, dans le scrutin alternatif, le candidat qui remporte l’élection est celui à qui une majorité de personnes serait prête à se rallier si son candidat préféré n’était pas élu. C’est un système qui est fonctionnel peu importe le nombre de partis en jeu. De plus, il ne produit pas les résultats absurdes du système uninominal à un tour comme un candidat d’extrême qui ne serait jamais supporté par plus de 25% des gens mais qui gagnerait car le vote s’est séparé entre les candidats des autres partis. De plus, la seule différence pour l’électeur par rapport au système actuel serait qu’il devrait ordonner les candidats plutôt qu’en choisir un seul.

Peut-être que si c’était ça l’alternative, il serait plus facile de convaincre les électeurs et les partis politiques d’embarquer dans une réforme du mode de scrutin. C’est pourquoi je pense qu’il faut arrêter de voir le scrutin proportionnel mixte comme la seule alternative au mode actuel.

Présenter des données, quel calvaire…

Dans mon cégep, certains étudiants qui se destinent aux communications et au journalisme sont appelés à suivre le cours de méthodes quantitatives généralement offert aux étudiants de sciences humaines. Ces étudiants me demandent souvent pourquoi ils doivent suivre ce cours, ce que ça leur apportera. La réponse que je leur donne est toujours la même.

Dans le cadre de votre pratique professionnelle, vous serez appelés à présenter ou commenter des données et vous devrez avoir les compétences nécessaires pour poser un jugement critique sur celles-ci.

Pour illustrer cette réalité, j’aimerais présenter ici deux exemples d’articles publiés par des médias québécois sérieux et qui comptent, à mon avis, des erreurs importantes au niveau de la présentation des données.

Les CPE, le privé et la qualité

Dans son édition de septembre 2018, le magazine L’Actualité présente un dossier sur les garderies et la qualité des services qu’ils offrent. Pour illustrer la situation, le magazine publie le graphique suivant à la page 60.CPE Qualité L'actualité sept 2018On y voit une représentation de la distribution de la classification de la qualité, dans différents types d’établissements. Je vous invite, avant de continuer la lecture, à écrire sur un papier votre première impression à la vue de ce graphique. En particulier, comparez les CPE et les garderies non subventionnées en ce qui a trait à la qualité.

Maintenant, regardez de plus près. Vous verrez que la catégorie « un service d’excellente qualité » n’est pas présentée dans le graphique des deux types de garderies non subventionnées, ce qui fausse complètement la comparaison naturelle que font les humains: comment se comparent la première catégorie d’un graphique avec la première catégorie d’un autre graphique.

Une fois ce problème révélé, la différence entre les CPE et les garderies saute aux yeux. Alors que seuls 2% des CPE offrent un service de faible qualité ou inférieur, c’est respectivement 41 et 36% des garderies non subventionnées pour bambins et pour les plus grands qui sont dans ces catégories. Gageons que vous n’aviez pas écrit cela sur votre papier.

La participation aux élections, version cartographique

Le 21 septembre 2018, en préparation pour les élections, le journal Le Devoir a publié sur sa plateforme web un article portant sur les taux de participations des différentes circonscriptions aux élections de 2014.

L’enjeu est important: la participation des Québécois aux élections est en déclin depuis plusieurs années et il est intéressant de se demander où ce déclin est le plus marqué. Le Devoir a tenté de représenter cette situation en plus de proposer une analyse statistique de corrélation entre différentes variables et le taux de participation dans une circonscription.

Si l’idée était bonne, à mon avis, l’exécution a été déficiente. Vous pouvez visiter l’article en suivant ce lien et revenir lire ma critique plus tard.

 

2018-09-21 10_29_55-Vos voisins ont-ils voté_ _ Le Devoir
La section choisie a une couleur mauve foncé (au moins 90% de participation selon l’échelle présentée en haut à droite) mais la participation se la section est à 66,67%. Le taux de participation de la section (66.67%) ne comprend pas le vote par anticipation alors que le taux de la circonscription (77,15%) le comprend. On ne peut comparer ces valeurs.

Allons-y point par point.

1) La carte interactive est intéressante mais la représentation des données est incompréhensible. L’échelle dit que le mauve foncé représente une participation plus élevée que la moyenne de 71,3%, or je ne suis pas arrivé à trouvé une seule section de vote mauve foncée pour laquelle le taux de participation dans la section était supérieur à 70%. En plus, le taux de participation final dans les circonscriptions comprend le vote par anticipation alors que ce n’est pas le cas dans les sections, ce qui rend la comparaison entre ces deux données impossible [ce qui est étrange sachant qu’elles sont présentées côte à côte dans les fenêtres].

2) Les nuages de points présentés sont assez mauvais. D’abord, leur titre ne respecte pas la convention utilisée à peu près partout dans le monde selon laquelle le titre se formule « variable dépendante (sur l’axe vertical) selon variable indépendante (sur l’axe horizontal) ». Par exemple, le premier nuage de points devrait s’appeler « Le taux de chômage selon la participation à l’élection » et non l’inverse. Ensuite, les axes ne sont pas nommés. Cela rend la lecture confuse, particulièrement si les deux variables représentées s’expriment en pourcentage. Le graphique « La participation selon l’obtention d’un diplôme universitaire » est un bon exemple de cette confusion, sans compter que la mesure utilisée pour « l’obtention d’un diplôme universitaire » n’est pas définie.

3) L’analyse de corrélation n’est pas appuyée par des mesures. Si la corrélation semble assez claire entre le taux de chômage et le taux de participation (quoi qu’assez surprenante, à mon humble avis), il n’en est pas de même pour d’autres paires de variables. Par exemple, j’ai montré le graphique représentant le taux de participation et le taux de diplomation à deux collègues et, entre trois enseignants en mathématique, aucun n’aurait dit qu’il existait une corrélation entre ces variables. Notons que l’article affirme que c’est le cas.

Le journalisme de données est à la mode ces temps-ci. Cependant, il faut réfléchir profondément à la méthodologie choisie pour présenter et analyser les données. À défaut de le faire, on risque de créer de la confusion, de mal informer le public ou de faire perdre du sens à la situation analysée. À mon humble avis, c’est le cas ici; l’exécution déficiente de cette analyse fait passer l’article à côté d’un vrai bon sujet de discussion et d’une réflexion posée sur les enjeux sous-jacents.

Présenter et interpréter des données, une compétence essentielle pour le communicateur d’aujourd’hui et de demain

La réalité, c’est qu’on ne peut pas passer à côté. Je vois mal comment on pourrait évoluer dans la sphère politique ou dans les médias sans posséder une minimale capacité à décortiquer des données statistiques ou à les représenter visuellement. C’est une compétence qui permet d’avoir un discours cohérent avec ce que l’on présente.

C’est pour cette raison qu’il est essentiel que nos journalistes et politiciens reçoivent une bonne formation à ce niveau et puissent évoluer dans notre monde où la donnée deviendra de plus en plus importante dans la sphère publique.

 

Note: Merci à François Gagnon de m’avoir montré le graphique de L’Actualité.